Le scandale de la Construction de l’aéroport de Nador révélé

aeroport-arouit1Le tribunal de Casablanca examine actuellement le dossier des anomalies de gestion de l?Office National des Aéroports (ONDA), relevées par la Cour des comptes en 2008 et qui a conduit à l’arrestation de son directeur Abdelhanine Benallou et 11 de ses collaborateurs. La commission des marchés vient, par ailleurs, de publier ses conclusions concernant plusieurs réclamations faites en 1999 par la CGEM concernant la gestion par son ancien directeur, des appels d’offre de l’ONDA.

La confédération patronale avait mis en cause en 1999, les modalités d?attribution des marchés de construction de l’aéroport de Nador. Elles laissaient penser qu’il y avait une forte tendance de la part de l’ONDA de vouloir favoriser l’offre de l’entreprise égyptienne ?Arab Contractors?, et ce au détriment des entreprises marocaines qui voulaient soumissionner dans le premier et le deuxième appel d’offres, lancés par l’office en juin et en août 1999.

Mais, il est impossible de comprendre ce qui a bien pu se passer, sans revenir à l?historique de la construction des ouvrages aéroportuaires de Casablanca et de Nador du temps de l?ancien directeur de l’ONDA, Ahmed El Biaz.

À ce titre, la lecture de l?avis numéro 157.99 de la Commission des marchés (publié sur le site www.marchespublics.gov.ma), émis le 19 février 1999, sur la construction de l?aéroport de Nador, est très édifiante, concernant la gestion pratiquée par l’ancienne direction de l?ONDA.

Opposition de la CGEM et de la FNBTP

En juin 1998, plusieurs groupements d?entreprises marocaines avaient décidé de participer à l?appel d?offres lancé par l?ONDA, alors dirigé par El Biaz, pour la construction d?un nouvel aéroport à Nador.

Après avoir retiré le dossier, tous sont surpris par le délai très court de trois semaines qui leur était accordé pour étudier et déposer leurs offres. Les plans remis aux entreprises n?étaient que de simples plans guides très sommaires, avec peu d?indications sur les équipements et les ouvrages, et l?ouverture des plis était non publique.

Au même moment, les professionnels constatent que l?entreprise égyptienne, Arab Contractors, qui ne s?était jamais intéressée au Maroc ni de près ni de loin, lorgne le projet, sur invitation de El Biaz.

La FNBTP dirigée par Bouchaïb Benhamida et la CGEM, alors présidée par Abderrahim Lahjouji, avaient immédiatement saisi le Premier ministre El Youssoufi, pour lui signaler les anomalies de cet appel d?offres qui avait finalement été déclaré infructueux. Un deuxième appel d?offres fut alors lancé pour le 30 septembre 1998, accordant plus de 50 jours aux candidats.

L’ONDA revoit son estimation à la baisse

Lors du deuxième appel d’offres, l’estimation de l’ONDA est revue fortement à la baisse, technique bien connue pour permettre à un ami de faire un prix très bas.

Entre juillet et septembre 1998, la CGEM a pu obtenir des informations sur l?estimation du projet, qui devait être de l’ordre de 400 millions de dirhams, une estimation faite en juillet 1998 par l?ONDA.

Lors de l’ouverture des plis en septembre 1998, l?estimation de l?ONDA était tombée à 269 millions de dirhams, et l?entreprise Arab Contractors fut déclarée adjudicataire pour un montant de 248 millions de dirhams.

Selon l?enquête menée par la commission des marchés, l?ONDA n?a pas contesté sa première estimation, mais l?a justifiée, en prétextant que cette estimation comprenait aussi des travaux hors site et des études diverses, et ce, sans qu?un expert indépendant ait été désigné pour enquêter sur cette contradiction.

La CGEM a de nouveau immédiatement saisi le Premier ministre Abderrahman El Youssoufi, pour recommander, au vu de toutes ces péripéties, de confier la mission de surveillance des travaux à un département ministériel autre que l?ONDA, et ce, afin d?éviter tout dérapage sur le coût du projet.

Il est alors clair de voir dans les réclamations de la CGEM, que des soupçons de collusion entre Arab Contractors et Ahmed El Biaz étaient devenus évidents pour la Conféderation.

El Youssoufi n’a pas remis en question la gestion d’El Biaz

Malgré les observations de la CGEM sur la gestion des appels d’offres de construction de l’aéroport de Nador, le Premier ministre n’a pas remis en question la gestion de Ahmed El Biaz, et ce, alors que la construction de l?aéroport engageait des fonds très importants de l?État.

Malgré les contestations émises par la CGEM et la Fédération nationale du BTP sur la procédure initiale d’appel d’offres, le marché avait finalement été attribué ?au prix global et forfaitaire?, à l’entreprise égyptienne, pour un montant de 248 millions de dirhams.

Et malgré toutes les mises en garde de la CGEM en faveur d’un contrôle efficace des travaux, la construction de l?aéroport avait finalement dépassé les 400 millions de dirhams… Or, la Cour des comptes n?a jamais été mettre son nez dans cette affaire.

Elle s?est essentiellement focalisée sur l?extension actuelle de l?aéroport Mohammed V de Casablanca, dont le montant final ne diffère que de très peu du montant de la soumission initiale.

Des coûts au m2 deux fois supérieurs !

Sous la direction de Ahmed El Biaz, les coûts de construction au mètre carré des aéroports Mohammed V et de Nador, en 1992 et 1999, sont particulièrement élevés si l’on se réfère aux documents du procès actuel contre Abdelhanin Benallou et ses collaborateurs:

– L?aérogare ?Arrivée? de l?aéroport Mohammed V a été réalisée au prix global de 22.000 DH par m2 en 1992.
– L?aéroport de Nador a été réalisé pour un coût global au m2 de 18.942 DH (prix de 1999).
– Le nouveau terminal casablancais, réalisé en 2007, a coûté 12.571 DH au m2.

400 millions de dirhams

Les travaux de l?aérogare Mohammed V, réalisés en 1992, se sont terminés sur un coût de 400 millions de dirhams, soit environ 100% de plus que le montant initial qui, rappelons-le, était pourtant global et forfaitaire.
À la date d?aujourd’hui, personne ne s?en est soucié.

Les deux premiers chantiers ont été réalisés sous la direction de Ahmed El Biaz, le troisième sous le mandat de Benallou. On peut logiquement se demander pourquoi les constructions réalisées par El Biaz ont coûté 50 à 75% ( sans actualisation) plus cher que celles réalisées 8 et 15 ans plus tard par l?équipe de Benallou?

Pire, si on procède à une actualisation ne serait-ce qu?au taux d?inflation moyen de 2,5% par an, le coût des travaux engagés en 1992 et 1999 est, en réalité, plus que le double du coût des travaux en 2007. Or, tout le monde sait que les coûts de construction n’ont jamais diminué à ce point au Maroc.

À ce titre, la construction de l?aéroport de Nador restera un raté important du gouvernement El Youssoufi.

L?étrange conclusion de la Commission des marchés

Malgré les curieuses dispositions du premier appel d?offres et les variations énormes dans les estimations des travaux, le président de la Commission des marchés ne voit aucune raison de s?inquiéter sur une possible collusion entre le maître d?ouvrage et la société égyptienne.

Plus que cela, et malgré l?insistance de la CGEM qui demandait qu?une mesure de précaution soit prise en confiant la surveillance des travaux à un autre département ministériel comme le ministère des Travaux publics, le président de la Commission des marchés avait conclu, en février 1999, que le principe de mise en concurrence avait été respecté, et que l?ONDA en tant qu’établissement public doté de l?autonomie financière, était habilité à gérer le marché…

Le président de la Commission des marchés oublie simplement que le directeur de l?ONDA agit sous le contrôle d?un conseil d?administration dont le président n?est autre que le ministre des Travaux publics.

Un bureau d’études singulier

Mais ce n’est pas tout, car en 1994, un ingénieur de l?ONDA, Mustapha El Hannache, quitte cet office pour créer son propre bureau d?études, ICPA. Dès 1997, il obtient les études de l’aéroport de Nador et en 1999, l’ICPA est imposé aux Aéroports de Paris, pour faire partie du groupement d?études pour la construction du Terminal 2 de l?aéroport Mohammed V.

Lorqu’en août 2003, Ahmed El Biaz quitte l?ONDA, remplacé par Benallou, ce dernier, preuves à l?appui, constate alors que l’ICPA est incapable de remplir sa mission, consistant à fournir les plans de structure, et l?écarte de fait du projet du Terminal 2.

Benallou constate également que El Hannache, El Biaz, ainsi qu’un troisième ancien employé de l’ONDA du nom de Serhane, n’ont pas remboursé les crédits qu’ils s’étaient octroyés, et entame immédiatement une action contre eux.

Or, ce n’est autre que le bureau de ce même Mustapha El Hannache qui sera désigné par la Cour des comptes, pour accomplir une expertise des travaux du Terminal 2, réalisés par l?entreprise marocaine SGTM.

La Cour des comptes a simplement ignoré le fait que El Hannache était juge et partie: ni son conflit avec la nouvelle direction de l?ONDA, ni ses compétences d’ingénieur d’études ne le qualifiaient pour mener une expertise propre et professionnelle.

Énigmatique protection

La protection apportée par le Premier ministre Abderrahman El Youssoufi à Ahmed El Biaz restera une énigme.

Durant toute la contestation de la procédure d?appel d?offres, la CGEM a toujours été en contact avec El Youssoufi. Ce dernier, pourtant connu pour sa probité, ne cherchera pas un seul instant à désigner un autre département pour la surveillance des travaux, permettant ainsi d?écarter toute dérive qui pouvait surgir d?une éventuelle entente entre le maître d?ouvrage et l?entreprise égyptienne.

Plus que cela, El Biaz a lancé au même moment un lotissement de terrain à Nador au nom de l?ONDA, ce qui n?était pas de son ressort… Pourtant, malgré les remarques faites par la FNBTP, le Premier ministre l?a laissé faire sans mesurer tous les risques inhérents à une telle opération. Tout le monde sait combien de noir peut être généré par une telle activité et dont on ne sait jamais où il atterrit.

L?attitude de Abderrahman El Youssoufi sur ce dossier restera une énigme pour beaucoup de professionnels du bâtiment et travaux publics, qui n?ont toutefois jamais remis en cause son honnêteté.

Certains ont signalé qu?il avait une amitié particulière avec Ahmed El Biaz du temps où ce dernier était étudiant à Damas en Syrie. A-t-il été abusé par cet ami?

Ahmed El Biaz était aussi devenu un proche de Driss Basri: le Premier ministre avait-il cherché à ménager les équilibres avec le ministre de l’Intérieur encore très puissant à l’époque? À vérifier!

Comment on s’entraide entre copains.

En 1994, Mustapha El Hannache quitte l’ONDA et crée le bureau d’études ICPA avec madame El Mourabit Ghita, épouse de l’achitecte Moktar Baadi, à parts égales.
El Hannache a longtemps été un proche collaborateur de Ahmed El Biaz quant à Mme Baadi, elle n’est autre que l’épouse de l’architecte Mokhtar Baadi, grand ami d’El Biaz.
…Tout ce monde se connaissant bien, il est apparu naturel à Ahmed El Biaz de confier l’architecture du projet de Nador et plus tard celle du Terminal 2 de Mohammed V, à l’architecte Baadi et l’étude de structure au bureau d’études de son épouse et de son ami El Hannache.
Pas étonnant que, lorsqu’en 2003, un nouveau directeur est arrivé à l’ONDA, tout ce beau monde a été quelque peu dérangé dans son emprise sur l’ONDA.
Le comble de la situation étant cependant le comportement de la Cour des comptes qui a choisi comme expert des travaux du Terminal 2, le bureau d’études ICPA de El Hannache, juge et partie, qui a saisi cette occasion rêvée pour se venger du nouveau directeur de l’ONDA, Benallou qui se retrouve sous les verrous, sans qu’aucun membre de l’ancienne équipe de Ahmed El Biaz ne soit inquiété.
À ce jour, aucun membre de ce réseau de relations amicales et familiales entre l’ICPA, l’architecte Baadi et El Biaz ne semble nullement inquiété, pas plus que le conseil d’administration de l’ONDA présidé par Karim Ghellab, alors ministre des Travaux publics, ni même le Premier ministre Abderrahman El Youssoufi ou la Commission des marchés.

Abdelhaq Sedrati

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