A bâtons rompus avec Dr Abdelwahab TADMORI,Président du Forum Méditerranéen pour le Citoyenneté

Créé en 2004, le Forum Méditerranéen pour le Citoyenneté, se déclare un espace de réflexion sur la

démocratie et la régionalisation politique au Maroc.
Le FMC, qui compte un bureau exécutif de neuf membres et un conseil d?administration de vingt cinq, a à son actif plusieurs réunions et rencontres, régionales, nationales et internationales, autour des thèmes qui se rapportent aux points des objectifs qu?il s?est tracés : Démocratie, Droits de l?Humain, Régionalisation politique. Le FMC est derrière la création du Forum des droits de l?Homme du Nord du Maroc, en 2006.
Se faisant, souvent, taxer, d?ethnique et de séparatiste, le Forum s?en défend, par la voix de son coordinateur général, Dr Abdelwahab TADMORI, qui souligne que « le projet du FMC consiste, entre autres, à réviser les concepts et les principes fondamentaux de la pensée politique marocaine contemporaine établie et conjuguée depuis l?indépendance entre la fraction dominante du mouvement national et la monarchie marocaine ». C?est dans le cadre de cette vision que Dr A. TADMORI nous parle, et du projet étatique de « la régionalisation avancée » et de la « régionalisation politique » vue sous l?angle du FMC.

Entrevue

Q : Des voix montent, des rumeurs gonflent, parlant de « région ethnique » et vont jusqu?à vous taxer de séparatisme. Quelle est votre réaction à ce propos ?

Normalement on n?a pas à s?expliquer sur notre patriotisme ni de prouver notre loyauté envers notre patrie à des personnes qui se sont données la légitimité de juger et de douter du militantisme de tous citoyens et citoyennes qui pensent autrement ou qui échappent à l?analyse stéréotypée dont la majorité de l?élite politique marocaine se trouve jusqu’à présent enclavée.
Cependant, on est prêts à expliquer notre manière de penser à toutes les bonnes volontés qui veulent savoir plus à propos de notre projet ; spécialement ceux qui sentent l?amertume et la déception envers notre élite traditionnelle dépassée par la problématique chronique de la crise de transition démocratique au Maroc qui traine depuis l?indépendance.
Depuis sa création en 2004 le Forum méditerranéen pour la citoyenneté a pris la région du Rif/Nord du Maroc, en tant que région géographique économique, culturelle et historique, comme son champ d?action, principal, mais son projet et ses idées, qui constituent sa raison d?être, touchent et s?étalent à l?ensemble des régions du pays.
Le projet du FMC consiste, entre autres, à réviser les concepts et les principes fondamentaux de la pensée politique marocaine contemporaine établie et conjuguée depuis l?indépendance entre la fraction dominante du mouvement national et la monarchie marocaine. Mais aussi, il consiste à décortiquer les différentes structures traditionnelles, qui incarnent l?Etat et la société, et qui entravent toute transition démocratique au Maroc.
Il est question d?une révision qui exige une rupture épistémologique et structurelle avec les pratiques et cultures politiques, stéréotypées, calquées sur le modèle Jacobéen de la période coloniale, qui ont démontré, d?ailleurs, leurs échecs historiques à réaliser les objectifs soulevés par les mêmes acteurs politiques depuis la veille de l?indépendance ; tels que, le développement, l?unité nationale, la démocratie, le respect des droits et la libération des territoires occupés à nos jours.
Notre projet, comme le démontre ce bref aperçu, n?est ni ethnique ni séparatiste, mais un projet sociétal qui vise le bien-être la population marocaine et essaye de contribuer à l?élaboration d?une nouvelle façon de penser en incitant les bonnes volontés démocratiques au Maroc à se révolter contre les dogmes archaïques de la culture politique marocaine qui se sont transformés au fils des années en des tabous qui emprisonnent nos esprits, et nous empêchent de penser librement comme citoyens libres de leurs choix.

Sur quoi se fonde votre projet ?

Notre projet est fondé sur la régionalisation politique, comme mode de gouvernance démocratique et moderne, qui prévoit le passage obligatoire de l?Etat, central et rigide, à l?Etat des autonomies régionales qui reconnait le droit à l?autodétermination du peuple marocain riche par sa diversité et ses spécificités régionales, et un partage équitable des richesses et du pouvoir entre centre et régions. L?Etat des autonomies reste le seul garant de la souveraineté et de l?unité nationale qui motive les populations à devenir volontiers des citoyens sans pour autant faire usage -entre autres usages – ni de la répression, ni de l?intimidation ni aux différentes accusations qui mettent en doute le patriotisme de tous citoyens qui échappent à ce cadre d?analyse stéréotypée sus-citée.
Toujours dans le même contexte d?analyse, le FMC, en tant qu?espace libre de réflexion démocratique et moderne sur tout ce qui touche à la démocratie et à la régionalisation politique, est tout le temps ouvert à tous les démocrates marocains, de la région du Nord et de l?ensemble des régions du pays, qui croient à un Maroc vu au pluriel et ceci sans tenir compte de leur appartenances aucunes, ni la sociale, ni l?ethnique, ni celle de la conviction religieuse ; toutefois, sans nier que le choix de l?espace d?action du FMC est la région du Rif, en tant que région géographique et historique et non pas linguistique et ethnique, et ce pour redynamiser les élites démocratiques nordiques à relire leur propre histoire et de s?inspirer de leur passé et de leur patrimoine culturel et de militantisme historique pour acquérir à nouveau leur rôle de leadership joué avant même l?indépendance, à l?époque où cette région du Rif constituait le point d?attraction le l?ensemble de l?élite politique marocaine et contribuait énergiquement aux grandes décisions politiques nationales ; bien entendu avant qu?elle ne soit marginalisée et réprimée par le pouvoir central hériter de la période coloniale.
Pourquoi pas, alors que c?était la première région au Maroc à voir naitre la première presse écrite et le premier parti politique au Maroc ?

Q : Si le projet de la « régionalisation avancée » se concrétise à la lettre, tel qu?il été conçu, est-ce que cela répondrait aux attentes de votre Forum ?

Le projet de la « régionalisation avancée », comme il a été présenté au peuple marocain dans sa dernière version, par Monsieur Azimane, est un projet purement administratif et sécuritaire. Il vise une (re) centralisation de l?Etat au sein des régions et non pas une vraie décentralisation ; en plus il vise à falsifier la mémoire collective des populations marocaines par un découpage territorial, largement contesté, qui nie volontiers tous critères objectifs nécessaires à un tel découpage.
Il témoigne une fois de plus, d?un manque de volonté politique chez les différents acteurs et décideurs politiques à répondre aux exigences et aux attentes des populations assoiffées de la démocratie, du développement et du respect des droits, à une époque où le monde entier s?agite et réclame plus de démocratisation et de respect des droits Humains.
Il y a lieu de dire que le Maroc à raté pour la énième fois l?occasion de réaliser une vraie transition démocratique.
La première fois c?était avec le soi-disant projet de régionalisation avancée qui a été considéré comme un grand chantier de réflexion, et qui a suscité beaucoup de réactions, aussi bien à l?intérieure du pays qu?à l?étranger, surtout qu?il à été proposé et dirigé par le chef de l?Etat lui-même et ceci à travers ses multiples discours adressés à la nation à ce sujet.
La deuxième fois c?était avec la nouvelle constitution qui, malgré son avancée sur les plans textes en matière des droits Humains et les droits linguistiques et culturels, reste encore loin d?être une constitution démocratique.
L?opinion publique nationale et internationale s?attendait à une vraie régionalisation politique reconnue clairement comme droit par la nouvelle constitution, d?abord pour répondre aux réclamations des populations au sein des régions historiques du Maroc qui ne cessent de réclamer leurs droits au partage équitable des richesses et du pouvoir, mais aussi pour que le Maroc exprime clairement sa bonne intention envers nos populations des provinces du sud et démontrer sa crédibilité quant à sa proposition d?autonomie pour les provinces sahariennes.
Mais hélas, une fois de plus les lobbies conservateurs économiques, politiques, et du pouvoir, ont prouvé qu?ils sont encore capables, d?empêcher tout changement démocratique au pays ; changement qui constitue, à coup sûr, une vraie menace pour ces lobbies bien structurés leurs intérêts accumulés depuis l?indépendance au sein du pouvoir centrale, de telle sorte qu?on peut parler d?un Etat dans l?Etat.

Q : Etes-Vous optimiste à ce sujet ?

On reste toujours optimiste qu?un Maroc démocratique, qui reconnait le droit à l?autonomie des régions historiques, et où l?Etat centralisé n?a jamais été synonyme, ni de force, ni de garantie de la souveraineté et de l?unité territoriale et nationale (et dont les exemples ne manquent pas), passe incontestablement à l?Etat des autonomies régionales.
Concernant le projet de la « régionalisation avancée », on est encore optimiste du fait que ce projet ,comme il a été présenté par le comité consultatif de Monsieur Azimane, était une source de déception totale pour les populations marocaines qui l?on contesté dans plusieurs régions, et en même temps était au dessous des attentes du chef de l?Etat lui-même, si on se réfère au contenu de son discours à ce propos.
Ce projet est mis actuellement au frigo suite aux directives des hautes instances marocaines, et on s?attend à ce que ce chantier soit rouvert à nouveau au grand public marocain.

Pour vous donc, la régionalisation politique, telle que le conçoit le FMC, représente le salut.

Comme vous savez, le projet de régionalisation politique est un projet ambitieux et rationnel. Il inspire sa philosophie du patrimoine culturel et historique des populations régionales marocaines qui, tout au long de leur histoire, étaient à la base des grands changements politiques et garantes de l?intégrité territoriale et de l?unité nationale.
Mais aussi la régionalisation politique au Maroc, comme projet alternatif et audacieux qui peut empêcher le chaos dans notre beau pays et de tout le système politique en général, trouve sa raison d?être dans les échecs répétitifs à réaliser la transition démocratique et dans l?inefficacité des partis politiques traditionnels à encadrer les populations, œuvrant ainsi, dans leur complicité historique, à défendre un système politique reconnu implicitement dictature, par la haute instance quand elle a avancé le processus d?équité et réconciliation.

C’est-à-dire ?

C’est-à-dire que ce processus de réconciliation, et malgré ce qu?on lui a reproché sur le plan contenu/contenant, ne concerne, selon les chartes internationales des droits de l?Homme et les concepts fondateurs de la justice transitionnelle, que les pays qui ont connu des régimes politiques totalitaires et non démocratiques, du fait qu?on ne peut pas parler de démocratie quand il y a violations grave des droits Humains. Mais le comble, c?est que les partis politiques, qui ont collaboré avec ce régime et à qui le chef de l?Etat lui-même a tourné le dos, et qui se trouvent jusqu’à présent au devant de la scène politique, n?ont jamais condamné ni demandé des excuses, de leur complicité, au peuple Marocain.
Le projet de régionalisation politique, c?est dons aussi un projet qui vise à restructurer la scène politique marocain, qui a perdu sa crédibilité historique, et ce sur de nouveaux concepts et cultures politique qui rompent avec les pratiques traditionnelles et ancestrales. Lesquelles pratiques et complicités ont rendus de ces parties un facteur de pérennité de la crise chronique de la transition démocratique au Maroc et non pas un facteur de solution à cette crise.

Q : Où se situerait ? s?il y a lieu ? d?après vous l?obstacle, voire l?embûche, rencontré par votre projet : au niveau des partis politiques, à celui des lobbies financiers? ?

D?abord il faut avouer que vraiment on rencontre beaucoup d?obstacles, et embûches parfois, à exposer notre projet d?idées au grand public marocain.
Comme vous l?avez constaté à travers cet exposé, notre façon de voir ne plait pas à plusieurs acteurs politiques et étatiques du fait que les idées que nous proposons menacent les différents lobbies d?intérêts économiques et politique qui se sont accumulés et structurés au fils des années au sein de l?Etat et de la société, et régénérés par le pouvoir politique central lui même.
Dans le même sens d?idées, je peux citer le cas d?un leader du parti de l?Istiqlal, reçu au plateau de 2M en 2003 à la veille d?une conférence internationale sur la régionalisation politique qu?on avait organisée à Tanger, qui nous avait qualifiés de séparatistes et d?ethniques.
Il faut dire, malheureusement, que ces parties politiques n?ont rien à avancer au sujet de la régionalisation. À ce propos, j?aimerais rappeler qu?ils étaient derrière le retard de la commission consultative de Mer Aziman, ne sachant comment reconsulter pour reformuler leurs déjà faibles proposions, et tardives par-dessus lemarché.
A vrais dire, je suis parfaitement d?accord avec M. Med Darif qui a dit un jour, dans l?un de ces articles, suite à l?appel du Roi aux différents partis à exprimer leur point de vue sur le projet d?autonomie proposé aux provinces du Sud en 2003, « que les partis politiques marocains n?ont rien à dire à ce propos et qu?ils sont prêts à lui signer un chèque à blanc a ce sujet ».

Mais y a t-il un obstacle particulier?

Je peux dire que le seul parti politique qui essaye actuellement de contrecarrer sérieusement notre projet, c?est celui de l?ami du Roi, qui en plus de sa mission qui consiste à redynamiser la scène politique marocaine et les institutions législatives par son rôle d?opposition, ne cesse de mener de multiples actions dans la région du Nord, plus particulièrement – et qu?il ne mène pas d?ailleurs avec la même fréquence ni le même volume dans d?autres régions du pays – et ce pour semer la confusion et remédier à l?image du système politique Marocain auprès des populations du Rif/Nord du Maroc ; ces actions connaissent bien entendu, l?appui et le soutien de l?Etat, vu que cette région stratégique, était historiquement une source d?inquiétude et de méfiance

Un dernier mot ?.

Oui, je saisis cette occasion pour dédier cette interview en hommage à notre camarade Hicham Chaara, Coordinateur de Forum des droits de l?Homme du Nord du Maroc, que Dieu lui apporte sa bénédiction.
Propos recueillis par M. Mrini

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